Grâce-Berleur et la Question Royale

Grâce-Berleur et la Question Royale

Tout commence en 1940, quand le Roi Léopold III annonce la capitulation face à l’Allemagne nazie. La rupture entre le souverain et le gouvernement belge est consommée. Celui-ci le déclare dans l’impossibilité de régner. A la libération, c’est le Prince Charles -frère du Roi- qui est élu Régent en attendant la fin de la captivité de son aîné détenu en Allemagne.

Libéré par les Américains mais inquiet pour sa sécurité, Léopold III se rend en Suisse ; c’est une erreur stratégique car il est toujours en « impossibilité de régner ». Seuls les sociaux-chrétiens soutiennent le retour du roi sur le trône, mais ils ne disposent pas d’une majorité au Parlement. Si ce n’est les communistes, aucun parti ne remet en cause la monarchie.

C’est la personne de Léopold qui cristallise le conflit.

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Manifestation rue Pont d’Avroy (Liège), photographie de Robyns- Desarcy, Coll. ALPHAS (droits d’auteurs : Musée de la Vie Wallonne)

Les griefs portés à Léopold sont nombreux :

  • sa politique de neutralité avant mai 40 (partagée par presque toute la classe politique belge)
  • sa rupture avec le gouvernement qu’il a refusé de suivre en exil
  • son autoritarisme (il avait annoncé son intention de ne pas associer au pouvoir ceux qui avaient critiqué son choix de ne pas partir à Londres)
  • son entretient avec Hitler à Berchtesgaden (19 novembre 1940)
  • son remariage avec Liliane Baels qui pose de graves problèmes constitutionnels
  • – son absence d’opposition aux Allemands, lorsqu’ils décident de déporter les ouvriers belges en 1942.

Au pouvoir de 1946 à 1949, les socialistes bloquent la proposition catholique (PSC-CVP) d’une consultation nationale visant à mettre fin à l’« impossibilité de régner » du roi. Les élections de 1949, portent au pouvoir un gouvernement de sociaux-chrétiens et de libéraux qui prend la décision d’organiser une consultation populaire sur la « Question Royale ».

Il s’agit du seul référendum de l’histoire de la Belgique, il a lieu le 12 mars 1950. La question posée aux électeurs est la suivante : « Etes-vous d’avis que le roi Léopold III reprenne l’exercice de ses pouvoirs constitutionnels ? ». Le « Oui » l’emporte avec une majorité de 57,68 %, mais les disparités sont importantes entre les différentes régions et provinces du Royaume. Si 72 % des Flamands ont voté pour le retour, ils ne sont que 42 % en Wallonie et 48 % à Bruxelles.

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Bureau de vote de la rue Léon Mignon, n°4 (Ecole d’Armurerie) à Liège, photographie de Robyns- Desarcy , Coll. ALPHAS. (droits d’auteurs : Musée de la Vie Wallonne)

Cependant, il parait trop simpliste d’affirmer que les Wallons étaient “contre” le retour de Léopold III et les Flamands “pour”. En Wallonie les provinces de Namur et de Luxembourg se sont prononcées pour le « Oui ». Même au sein de la province de Liège, l’arrondissement de Verviers s’est révélé favorable à 60 % au souverain. Il faut probablement plus y voir une opposition philosophique que linguistique. Les grands centres industriels -y compris en Flandre- ont émis un vote anti-léopoldiste au contraire les zones rurales. Les sympathisants catholiques étaient partisans du Roi. On retrouve donc d’autres clivages en plus de celui habituellement présenté qui oppose Flamands et Wallons.

Quoi qu’il en soit, à la suite de la consultation, la situation du Pays ne s’arrange guère. Les libéraux quittent le gouvernement. En Wallonie, la consultation est ressentie comme une victoire Flamande et une grève générale est lancée. Les Chambres sont dissoutes par le Régent et, le 4 juin 1950, les sociaux-chrétiens remportent la majorité absolue aux deux Chambres. Celles-ci annoncent qu’il est mis fin à l’« impossibilité de régner » de Léopold III.

Le Saxe-Cobourg atterrit en Belgique le 22 juillet. L’agitation va crescendo, d’abord en Wallonie, mais ensuite également dans les milieux ouvriers flamands. En plus des grèves (300 000 grévistes en Wallonie !), des attentats plongent le pays dans un état proche de guerre civile.

Le 28 juillet, le port d’Anvers débraye à son tour, les moyens de transport bruxellois sont paralysés, -à Liège- un homme a le pied arraché par grenade lancée par les gendarmes et des bagarres éclatent devant le palais de Laeken. Le 29, une marche sur Bruxelles se préparant pour le 1er août, les rassemblements sont interdits à Liège, Bruxelles et Verviers, l’armée est mobilisée et prend place aux point stratégiques. Deux bataillons de la force d’occupation en Allemagne sont même rappelés.

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Popol (c’est-à-dire Léopold III) au poteau (Saint-Nicolas – Liège), photographie de Robyns- Desarcy , Coll. ALPHAS. (droits d’auteurs : Musée de la Vie Wallonne)
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Rue Clémenceau (Opéra – Liège), photographie de Robyns- Desarcy , Coll. ALPHAS. (droits d’auteurs : Musée de la Vie Wallonne)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bref, lors de ces derniers jours de juillet, un climat insurrectionnel règne en Belgique !

Le 30 juillet, 4 manifestants sont tués à Grâce-Berleur !

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Les quatre victimes de Grâce-Berleur , Coll. ALPHAS

Malgré l’interdiction d’organiser des rassemblements, c’est de quatre à six-cent personnes qui se réunissent sur la Place des Martyrs de la Résistance. Du balcon du café la Boule Rouge, plusieurs orateurs -dont le député Simon Paque– doivent s’adresser à la foule composée d’hommes, mais aussi de femmes et d’enfants.

17h30 : Paque achève son réquisitoire contre le retour de Léopold III quand les gendarmes prennent position, armes à la main, sur toute la largeur de la route. Simon Paque demande alors à ses auditeurs de rester calmes et de rentrer chez eux ; ce que fait une partie des manifestants.

Ensuite, la gendarmerie tente d’entrainer l’orateur vers le combi ce qui a pour conséquence d’énerver la foule qui tente d’empêcher ça. Le bourgmestre, Arthur Samson, tente d’apaiser la foule, mais il est arrêté à son tour… Les manifestants menacent alors clairement les hommes d’armes et, croyant calmer les choses, leur chef lance une fausse grenade. Un cri fuse : « Des grenades ! ». Deux sentiments partagent alors la foule : la panique et la révolte. Pendant que certains fuient, d’autres bombardent les gendarmes de briques provenant d’une maison en construction.

Les gendarmes ripostent à coups de crosses. Sur le trottoir du café de la Boule Rouge, plusieurs hommes s’en prennent au chef des gendarmes. Ayant perdu ses lunettes et pris de panique, celui-ci dégaine son pistolet et tire deux fois sur Albert Houbrechts ; l’atteignant au ventre et à la tête. Il tire encore deux fois faisant un mort -Henri Vervaeren- et deux blessés, dont l’un succombera par la suite -Joseph Thomas-. On dénombre une quatrième victime, totalement étrangère à la manifestation, Pierre Cerepana qui aurait été sciemment visé par un gendarme…

Le tir sans sommation des gendarmes, leur agressivité et le décès des trois (puis quatre) hommes provoquent une énorme émotion en région liégeoise, mais aussi dans tout le Pays.

Les funérailles sont l’occasion d’un gigantesque rassemblement qui réunit près de 100 000 personnes. Ainsi, en ce 2 août, le café La Boule Rouge est noyé sous les gerbes de fleurs et de nombreuses personnalité politiques sont présentes: Van Acker, Huysmans, Rey, Buisseret, Max Buset, Léon-Eli Troclet, Joseph Merlot, Renard, Fernand Dehousse, de Brouckère, la veuve Vandervelde, Charles Van Belle et François Van Belle, Rassart, Gailly, Schreurs, des membres de la SFIO française (Section française de l’internationale ouvrière), mais aussi -et surtout- des milliers d’anonymes. MaxBuset, Président du PSB, appel à l’accalmie, s’interdisant de « prononcer toute parole de colère et de vengeance ». Après les discours d’usage, le cortège funéraire s’ébroue en direction du cimetière.

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Max Buset, président du PSB, rend hommage aux victimes devant le café de la Boule Rouge à Grâce-Berleur puis prononce un discours du balcon du même café, photographies de Robyns- Desarcy , Coll. ALPHAS. (droits d’auteurs : Musée de la Vie Wallonne)

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Le café La Boule Rouge est noyé sous les fleurs.

Le dénouement.

Finalement, le gouvernement décide de mettre sa démission dans la balance et demande au Roi de laisser la place à son fils Baudouin qui est âgé de 18 ans et n’est donc pas majeur. Léopold III délègue alors ses pouvoirs au Prince et annonce qu’il abdiquera quand celui-ci aura atteint l’âge de la majorité. Même si les Communistes (abstention) et les Ultra-royalistes ne marquent pas leur accord, ce consensus entre Catholiques, Socialistes et Libéraux sera appliqué. Cette idée provient d’ailleurs au départ du Conseil Communal de Grâce-Berleur, où ce sont les accidents les plus graves. Ces accidents auraient donc pu être évités sans doute si l’appel lancé de Grâce-Berleur avait été entendu plus tôt !

Le 11 août 1950, Baudouin prête serment devant les Chambres. On le voit ému et mal à l’aise et s’apprêtant à prononcer le serment, des rangs communistes, jaillit le cri « Vive la République ! ». Il s’agit du député Julien Lahaut qui sera assassiné quelques temps plus tard .

Léopold III abdique le 16 juillet 1951. Le lendemain, Baudouin devient, à 20 ans, le cinquième roi des Belges. Son règne connaîtra deux accrocs majeurs : son rôle controversé lors de l’indépendance du Congo (dont nous célébrons les 60 ans) et, surtout, son refus de signer la loi sur la dépénalisation de l’avortement. En août 1993, il succombe à un infarctus dans sa villa de Motril (Espagne). Quand à Léopold III, il décède en septembre 1983.

Pour les Belges, la Question Royale a exacerbé les tensions entre Flamands et Wallons qui vont considérablement influer sur les débats politiques de la seconde moitié du 20ème siècle et du début du 21ème…La crise communautaire que nous traversons au sujet de BHV en est la parfaite illustration.

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